« – Grégory, est-ce que tu es en train d’essayer de me dire que je suis folle ?
– C’est ce que je suis en train d’essayer de ne pas me dire à moi-même »
Extrait du film Hantise (Gaslight) 1944, Georges CUKOR (p.198)
« La destruction de la crédibilité est le ressort le plus intime du gaslighting » (p. 158)
Cet essai est brillant, pour ne pas dire déconcertant.
Il faut le lire, je pourrais m’arrêter à ce constat. Ce n’est pas une opinion, c’est un fait. En est-on sûr? Il faut le lire, oui.
Pas seulement parce qu’il concerne un sujet maintes fois dénoncé (mais toujours aussi minoré), celui de l’invisibilisation des femmes, mais parce qu’il raconte à partir de ce fait, sans détours, l’endormissement citoyen profond dans lequel nous sommes plongés, à l’heure de la montée d’un autoritarisme, pour ne pas dire d’un totalitarisme, absolument effrayant.
Décryptant, avec force d’analyse, le film réalisé en 1944 par Georges CUKOR Gaslight (Hantise en français) dont l’expression, qui se traduit par Evaporation, tire son nom, élu mot de l’année en 2022, l’autrice déroule une démonstration, on peut le dire, fracassante, sur le triste sort de la manipulation des femmes et, au-delà sur la technique sournoise et dangereuse de cette méthode éprouvée par le discours politique ainsi que ses conséquences sur les masses.
Il ressort à la fois un sentiment d’extrême malaise, de trahison mais surtout d’éveil à la fin de cette lecture : que n’avons-nous été, depuis l’origine, invisibilisées, manipulées et écartées ?
J’aurais tendance à dégenrer la démonstration…mais elle part, il est vrai, et ça continue hélas, d’une invisibilisation très féminine.
Tout repose sur le logos et le pouvoir de rendre l’invraisemblable logique au point d’orchestrer la mise en silence et le discrédit. Car « l’art de la persuasion du gaslighteur implique un usage virtuose de la négation, indispensable à toute négation. » (p. 198)
Le poids des références, de la connaissance et d’une démonstration avec sa logique propre permet, au gaslighteur agile, de tout expliquer et de faire vérité. Mais il reste l’intuition, la boussole des valeurs transcendantales qui font morale et dignité : c’est toute la différence entre la domination égoïste et l’universalisme.
A travers la littérature, Alice au pays des merveilles, l’actualité ou encore la mythologie grecque, cet essai d’une particulière pédagogie et érudition participe d’un éveil salvateur à la résistance à l’oppression verbale et surtout au viol de la pensée.
Il est vrai que la sagesse et la pondération ont toujours été masculines, ne serait-ce que par l’intonation de la voix ou la gestion des humeurs. L’étymologie même du mot hystérique renvoie au corps de la femme. Tout, dans notre histoire et nos référentiels, fait de la femme l’être superflu et invisible. Elle crie pour se faire entendre ? C’est qu’elle est folle. Reprenant le mythe de Cassandre, une des rares figures à n’avoir pas été violée mais condamnée, malgré sa parole vraie, à ne jamais être crue, Hélène FRAPPAT montre, de manière si argumentée que l’on en a le souffle coupé, à quel point les femmes sont, encore, décrédibilisées dans leur posture et leur parole.
Mais le sous-titre « l’art de faire taire les femmes » pourrait presqu’être trop restrictif. Ce n’est pas seulement un essai féministe, c’est une démonstration orwellienne traitant du contrôle de la pensé, à l’ère de la post-vérité où n’importe quel discours politique, performatif, s’inscrit dans une émotion instantanée, sans se soucier, bien au contraire, de se conformer aux stricts faits.
Relire Alice au pays des merveilles, c’est aller bien au-delà de l’excentricité émouvante du surréalisme, c’est modifier le réel, enfermer, briser toute forme de pensée dissidente, conduire à l’auto-censure et éteindre, comme une lampe à gaz dont on fait varier, comme on le souhaite, par la maitrise du verbe, l’intensité.
Reprenant la plupart des démonstrations d’Hannah ARENDT sur la désolation dans les origines du totalitarisme, Hélène FRAPPAT démontre que la manipulation intervient à tous les niveaux et pas seulement pour viser les masses : le couple est une source d’oppression quand, de façon systémique, ce sont les droits des femmes qui sont encore aujourd’hui et plus que jamais menacés.
Aristote déjà estimait que la voix femelle « par sa tonalité aiguë et stridente, (elle) dévie de l’idéal de maîtrise régissant la sphère publique. La voix de la femme est déviante. Elle justifie sa privation de pouvoir. » (p.87)
Le mythe d’Hélène aussi est convoqué, femme sublime donc muette, issue d’un viol, séquestrée, baladée, méprisée, mariée, objet de guerre à laquelle peu s’intéressent, comme c’était le cas de Marylin Monroe, égérie, femme trophée, plusieurs fois violée, déconsidérée et pourtant si intelligente mais totalement invisibilisée :
« Le viol
C’est l’histoire d’Hélène,
Perséphone,
Norma Jeane,
Troie.
La guerre, voila le contexte
Et Dieu est un garçon.
Oh mes chéries,
Ils vous disent que vous êtes nées avec une perle précieuse,
En vrai,
C’est un désastre d’être une fille. » (Poème d’Anne Carson, p.132)
Avec Hélène, ce fut le tour de Cassandre : « Apollon n’aime pas les femmes qui gémissent, les femmes qui pleurnichent, les femmes qui sanglotent, les femelles qui se lamentent. « Une femme qui pleure est un mensonge. » Apollon n’aime par leur « deuil gémissant ». Sauf qu’Apollon a fait pleurer Cassandre. Encore une vieille histoire : un homme fait pleurer une femme. Puis il s’insurge parce que sa voix geignarde et ses pleurs obscènes les dérangent lui, et l’ordre de la cité que les débordements de la douleur féminine menacent. De « la douleur à la colère, de la colère à la sécession » puis au meurtre, le pas est vite franchi, s’inquiète le dieu et le tyran, le dieu-tyran. » (pp. 162-163)
Le gaslight, bien que ce ne soit pas décrit comme tel dans l’essai, est une technique de harcèlement moral, au point que la personne elle-même en vienne à s’auto-détruire en étant maintenue dans le flou et la réécriture constante de son réel : « l’entreprise de démolition du gaslighteur aboutit à un état de désolation, où je me sens « déserté par tous les autres. » « La solitude peut devenir désolation ; cela se produit lorsque, tout à moi-même, mon propre moi m’abandonne. » (page 61)
La femme est alors guettée par la folie, l’effondrement, la perte de contrôle : plus elle va demander d’explications et tenter de rationnaliser face à une personne qui maintient un logos d’emprise, plus elle va s’effondrer et générer le mépris de l’homme qui s’y amuse et qui domine.
Il ne suffit pas de cogner pour tuer, l’effraction psychique constitue une autre forme de viol, de meurtre, et d’arme de destruction massive. Certains sont conduits au suicide. Plus la personne est brillante, diplômée, socialement reconnue et puissante, plus elle maitrise son discours, plus elle endort non seulement son conjoint mais tous les tiers qui pourraient l’aider à sortir de l’emprise. Bien plus grave, sans s’en rendre compte, ces tiers deviennent les dangereux complices d’un piège terrible, celui de l’endormissement éthique : « le gaslighteur maîtrise une parole efficace qui entraîne l’adhésion ; il jouit d’un pouvoir de persuasion qui accomplit des tours de prestidigitation. » (p.168)
Plus la femme tentera de signaler et se défendre, telle Cassandre décrédibilisée car « sa lucidité totale, les visions dont elle est possédée effraient. Elle est punie pour sa clairvoyance » (p.166), plus elle passera pour dégénérée « sans compter le regard dépourvu d’empathie, l’expression suspicieuse, la froideur, les mimiques de défiance, impossibles à décrire sans passer pour folle, paranoïaque. » (pp.167-168)
Hélène FRAPPAT cite Hannah ARDENDT et sa définition de l’excentrique : « l’étiquette « excentrique » permet de décrédibiliser la désobéissance d’un individu isolé. » (p.174)
Doux euphémisme pour définir, le terme plus courant, d’hystérique ou de folle.
A échelle plus vaste, sur le terrain politique, le terme de post-vérité, élu mot de l’année 2016 par l’Oxford English dictionnary, renvoie au Brexit et à l’élection de Donald Trump : « les faits objectifs ont moins d’influence dans la formation de l’opinion publique que le recours à l’émotion et à la croyance personnelle. » (p.137) Associé au concept de gaslighting, ces termes « ont en commun d’élargir le champ lexical du mensonge. »
« Le fait alternatif introduit une confusion entre la croyance (attribution d’une valeur de vérité à un énoncé) et la crédulité (disposition psychologique d’un individu à croire n’importe quoi). Le gaslighting, lui, met au jour le lien intime entre la croyance et la crédibilité. » (p. 140)
Ce phénomène redoutable, en particulier lorsqu’il est utilisé par des hommes de pouvoir au discours performatif, arrive à faire disparaître toute distinction entre vrai et faux, à déformer toute vérité et à manipuler, sans que plus personne n’arrive à avoir le recul nécessaire à un véritable esprit critique ; C’est ainsi qu’ont fonctionné la plupart des régimes totalitaires, notamment par la manipulation de la langue et de la pensée.
Les propos et comportements actuels du gouvernement Trump consistant à faire disparaître des mots, des secteurs de recherche et à mentir en continu pour le seul plaisir de modifier le réel sont non seulement consternants mais affolants. Ces techniques sont d’autant plus dangereuses que la répétition, sans aucune limite, de ces propos et comportements endort les foules, la vigilance et les mécanismes de réaction voire de sanction.
Hélène FRAPPAT n’oublie pas d’évoquer l’histoire folle de Martha Mitchell, lanceuse d’alerte et femme du ministre de la justice de l’administration Nixon, à l’origine de l’affaire du « Watergate » : séquestrée, frappée et dénigrée pas son mari lui-même pour l’empêcher de parler « avoir une épouse qui ne vous fait pas de l’ombre, telle est la règle d’or pour réussir en politique selon Nixon. » (p.174)
Un principe qui continue à s’appliquer dans les hautes sphères, même en 2025.
Je me souviens d’ailleurs de plusieurs réunions avec des hauts fonctionnaires ou, dans l’exercice de mes fonctions, pour tenir tête à d’éminents personnages qui n’ont pas franchement l’habitude d’être contestés, j’ai eu droit à des yeux levés au ciel assortis d’un soupir ou, une fois, un président de séance qui a fait voler ses lunettes devant lui dans un geste violent et dénigrant manifestant son fort mécontentement…parce que je demandais l’application du contradictoire et de la procédure sur une décision qu’il avait déjà prise tout seul dans son coin, sans comprendre où était le problème.
« Ce qui rend les gens fous, c’est de leur dire que ce qu’ils ont vécu n’a pas eu lieu, que les circonstances qui les enferment sont imaginaires, que ces problèmes n’existent que dans leur tête, et que leurs troubles sont un signe de leur échec alors qu’il leur suffirait de se taire ou de renoncer à ce qu’ils savent pour aller mieux. » (p.200)
Cet essai est une alerte, un choc électrique salvateur qui doit nous réveiller, femmes mais aussi citoyens de tous genres, du long sommeil qui est venu se distiller incidemment.
Ce livre est d’autant plus salvateur qu’il a été publié en 2023, avant la réélection de Donald Trump et la dissolution de l’assemblée nationale en France, comme un oracle de Cassandre que personne n’a voulu entendre ni voir et qui était pourtant si prévisible.
Bien au-delà, Hélène FRAPPAT évoquait déjà le « salut romain », effectué à plusieurs reprises par Romano LA RUSSA, tout juste nommé assesseur de la région Lombardie, filmé à l’enterrement d’un militant d’extrême droite le 19 septembre 2022.
Elle ignorait que ce geste allait être repris en janvier 2025 puis plusieurs fois par de nombreux personnages politiques de premier rang aux Etats-Unis : « visuellement – et politiquement -, le bras droit tendu du « salut romain » est identique au salut fasciste et nazi. Sauf qu’historiquement, le salut romain n’existe pas dans l’antiquité. Parler de « salut romain », c’est donc, depuis Mussolini, tomber dans le panneau du gaslighting fasciste. » (p.153)
Combien de médias, d’intellectuels et de politiques, sonnés ou irresponsables, ont trouvé d’excuses à ces gestes, les ont minorés et ont oublié d’être choqués ?A quel moment va-t-on se réveiller ?
Au-delà du « je te crois » permettant de renouer un dialogue et interroger le réel, l’autrice confirme que la solution aux mécaniques de gaslighting est l’ironie : retourner l’arme contre son auteur et le prendre à son propre piège pour se libérer de l’emprise.
A ce titre, je m’autorise à citer Taylor Swift et sa brillante chanson « Blank Space » qui atteint, indeed, des sommets d’ironie « Got a long list of ex-lovers, they’ll tell you I’m insane, cause you know I’m a player and you are the game« .
Nous pouvons y rajouter, mais c’est clairement induit le long de la démonstration, l’impérative nécessité de se réinscrire dans l’histoire, les faits et la connaissance, pour que le réel ne soit pas cantonné à l’émotion du moment, hors champ d’analyse dans le temps, de ce qui a été réellement et de ce qui peut advenir : « les gaslighteurs, brandissant faits alternatifs et post-vérité, sont les héritiers des négationnistes. Ils cherchent à manipuler l’opinion (des électeurs aux journalistes, lorsque ceux-ci intègrent leur vocabulaire sans l’interroger) et à annexer le langage en détruisant tout référent factuel et historique. » (p.151)
Entre la course au narcissisme, la lutte contre le vide dépressif que nos sociétés folles créent et l’amour du pouvoir de la quasi-totalité des personnages politiques, sans compter la complicité parfois de certains intellectuels n’interrogeant pas leurs convictions par trop arrêtées et rigides, il devient difficile d’avoir une idée, une réalité et de savoir où se situe la vérité.
Hélène FRAPPAT démontre l’importance du témoin, du tiers, dans le process de gaslighting ; Il suffit que quelqu’un comprenne et crédibilise la parole de la personne ciblée pour que celle-ci cesse de se remettre en question et de s’interroger en tournant en rond dans sa pensée et son réel manipulé. C’est tellement vrai dans le cadre d’un couple, cela l’est également sur le terrain politique, par les alertes de certains intellectuels dissidents et de journalistes et auteurs courageux.
En conclusion, voici une démonstration absolument imparable, joyeuse et percutante qui, au lieu de nous désespérer tant le problème est vieux comme le monde, doit nous inviter à retrouver l’estime de soi dont nous avons besoin pour suivre nos intuitions et notre connaissance, mobiliser le maximum de dignité et de solidarité pour vaincre le patriarcat sournois et invisibilisé, mais aussi la manipulation de masse là, tout proche de nous, à l’échelle du pays, de l’Europe et du monde.
Ce livre est à mettre entre toutes les mains si vous souhaitez comprendre ce qui arrive et ne plus dormir. Un baiser savoureux de Belle au bois dormant, à mordre la langue et rattraper le temps perdu.