Athos, sobriquet qu’elle nous rapporte avec humour – et c’est ainsi que nous la désignerons – est fonctionnaire.

Comme beaucoup, elle est venue chercher dans le droit des réponses à une situation professionnelle anormale, empreinte de harcèlement sexuel, puis moral. A chacun de ses messages électroniques, je ne pouvais m’empêcher de sourire, puis de rire franchement, enfin de lire quelques morceaux choisis à mes collaborateurs. Je me disais qu’Athos devait être très forte pour tant rire de sa situation, une façon certaine de la dédramatiser…de la surmonter…de survivre.

Un jour, amusée de sa prose, admirative de son courage, je lui ai proposé de raconter son histoire par de petites chroniques de vie que je m’engageais à publier, sous simple contrôle de devoir de réserve, pour la protéger…parce qu’Athos a vraiment du talent et que son histoire est celle de tant d’autres…on y reconnaît l’acidité de Zoé Shepard, la consternation de toutes les personnes qui font et aiment le service public et qui ne supportent pas que quelques personnes, toxiques ou lâches, concurrent à sa compromission.

J’ai choisi de publier Athos parce qu’avocats, nous sommes témoins de la douleur de nos clients, de leurs souffrances ; démunis parfois, nous devons expliquer avec force et conviction que dans les accidents de vie et les relations humaines, le droit n’est pas Justice et qu’il n’a pas toujours de réponses. Dans le monde du travail, un milieu que l’on pense protégé par rapport à la rue, surtout dans le service public, vecteur de valeurs républicaines et éthiques, personne n’est préparé à affronter la cruauté, le silence, la lâcheté, l’abandon et l’indifférence… Les situations de violence morale peuvent prendre des années avant la vraie reconstruction et si l’employeur n’est pas l’ami, il est légalement garant de la bonne mise en oeuvre du vivre et travailler ensemble.

Parce que dans la défense de ces victimes, l’avocat se heurte aussi, comme en droit pénal, à ce que le monde a de plus laid et d’absurde, parce que l’avocat aussi peut connaître un conflit éthique violent, celui de ne pas réussir à transposer en droit une situation anormale, celui de ne pas toujours réussir à répondre à la souffrance reçue et parce que le juge ne peut pas toujours être l’arbitre de vie, il faut trouver d’autres solutions, au fond de soi et dans ses relations aux autres. Filtre émotionnel, l’avocat doit rationaliser, opérer comme un chirurgien ou un mécanicien sur la base de la règle pas toujours juste, pas toujours adaptée. L’avocat est le témoin souvent de l’insuffisance du droit, de son retard ou de sa dureté.

Alors ce rire est précieux et s’il ne console pas tout et si bien sûr, on ne peut rire de tout, n’oublions pas de le pratiquer au quotidien car il est avant tout soutien et reconstruction.

Dans le cadre du projet La Culture du Droit, j’ai donc l’honneur et l’immense plaisir de publier les chroniques d’Athos, en espérant qu’elles feront sourire les victimes de souffrance au travail autant que ce qu’elles nous ont fait rire chez Armide.

J’invite bien entendu toute personne témoin de ces souffrances et scènes quotidiennes au travail à me transmettre ses petites proses, pour créer une grande plateforme d’auteurs, petit théâtre cynique du quotidien de ceux qui font le service public, à qui ces écrits rendent naturellement hommage.

Prolégomène

J’aurais pu devenir avocate. J’aurais alors défendu la veuve et l’orphelin, et peut être même le fonctionnaire. Mais tandis que dans ma fac résonnait l’appel du barreau, mon ouïe a perçu le cri du Service Public. J’ai été transpercée de part en part par cette envie de servir la France, la veuve, l’orphelin et tous les autres. Mon imaginaire me plaçait dans un tableau de Delacroix, œuvrant pour le bien commun, l’intérêt général, le rayonnement français,… Bref, c’est la main sur un cœur palpitant de bonnes intentions, naïve et fraiche que j’ai rejoint l’administration.

Dix ans plus tard, mais avec certaines années qui comptent triple selon les services dont j’ai réchappé, je réalise où m’a entrainé mon appel du service public. Si les marins se méfiaient du chant des sirènes, je tiens à mettre en garde contre le chant administratif : vous n’éviterez le naufrage qu’en adhérant de façon pleine et entière au monde qui va s’ouvrir à vous.

Pour beaucoup, un fonctionnaire parisien travaille nécessairement dans un beau ministère ou un service qui ne pense qu’à faire grève les jours où justement ça n’arrange personne. Mais en fait, il y a aussi tous les autres dont moi. Dans mon tableau de Delacroix, je suis en fait dans la foule des anonymes derrière le personnage principal. Je suis donc in-dis-pen-sable ! Avez-vous jamais pensé à comment se gérait une fac, un musée ou un hôpital ? C’est grâce à nous!

Avant de rejoindre mon poste actuel, j’ai dû réussir ma fuite de mon ancien service et réaliser l’équivalent du parcours Ironman du fonctionnaire : la mobilité. Pour cela, une « solution » : la bourse de l’emploi public, notre pôle emploi à nous. Des mois pour trouver une fiche de poste qui colle à son profil, puis décrocher un entretien, enchainer avec des questions au croisement de Montesquieu et du Pères Fouras, transmettre plein de paperasses (oui, pour nous aussi) et finalement, la nouvelle affectation.

Je suis chargée de projets depuis trois ans maintenant. Mais je n’ai pas encore trouvé tous les projets dont je suis chargée. C’était certainement un piège !

Bienvenue dans le monde enchanté des fonctionnaires, le Game of Thrones français mais sans John Snow ni épée.

 

Scène 1: Un été administratif

En été, le temps semble s’étirer. Mais pour nous, c’est encore pire (ou mieux). Loin des cigales, on prend quand même le rythme. Depuis deux ans, j’ai renoncé à prendre mes congés à ce moment-là. Fini d’être juillettiste ou aoutienne : je découvre le hors saison. La vraie raison n’est pas tellement de fuir les foules entassées sur une plage, mais plutôt de ne plus risquer de retomber sur un(e) collègue, telle Brigitte, rencontrée au détour d’un glacier de Bayonne en ce cruel mois de juillet 2013 et qui avait par « inadvertance » raconté à son retour mes déboires de vacances avec ce même glacier à tout le service. Outre que je n’ai plus approché une glace à la pistache de ma vie, je fuis désormais tout risque de retomber sur des collègues en vacances.

Rester en poste en été, c’est un peu comme suivre une téléréalité : le ballet des collègues qui partent palots et tout impatients, et reviennent au choix : toujours palots, rougeots, ou cramés. Qui a eu sa tourista, qui a été attaqué par les moustiques, qui a pris 5 kilos de paella dans les hanches, qui a promis de se mettre au sport depuis une expérience incroyable de paddle, qui a savouré un renouveau de son couple après avoir déposé les enfants en colo… Tout ça en moins de deux mois.

Plongé dans une ambiance climatisée ponctuée de récits de vacances des autres, le service est comme en torpeur et devient vraiment très calme. Tellement calme que l’on a pu installer un mini-golf au secrétariat. Notre Paris-plage à nous. Car en été, on ne lance pas de réforme, on assure la survie du service.

C’est d’ailleurs la saison où l’on redécouvre des collègues : ceux qui sont en général abandonnés dans un « placard » toute l’année et qui retrouvent toute leur utilité les vacances venues car ils assurent par leur simple présence dans le service le chiffre nécessaire pour assurer l’indispensable continuité du service public. En bref, c’est le moment où ils ont une chance de travailler vraiment et plus seulement de faire le suivi d’un antique dossier dont tous les protagonistes ont disparu, y compris le sujet principal mais où eux sont malencontreusement encore là…

Mais comment arrive-t-on « au placard »?

Au choix, on est abandonné là car on est :

– très mauvais ou asocial ou autres caractéristiques du même ordre qui font que l’on a renoncé à vous faire travailler ;

– trop bons, ce qui peut être contrariant quand vous contrariez justement tous les projets « bien » ficelés ;

– imperméable aux charmes ravageurs d’un chef de service qui n’a pas bien (com)pris un refus. Parmi ceux-là, et souvent celles-là, combien se demandent si finalement elles n’auraient pas dû investir dans  une culotte (ou un bon vieux slip) en kévlar avant de renvoyer paitre le chef? Mais voilà, souvent quand il vous a proposé de mettre à profit son abonnement à la Musardine, il a senti le vent glacial du refus et depuis, vous entendez l’écho du placard…

Que fait-on au placard?

Il y a donc ces fameux dossiers d’un autre temps, et si on n’a vraiment pas de chance d’un autre siècle, qui attendent patiemment d’être secoués de leur poussière. A moins d’avoir une âme d’archéologue administratif, la situation devient rapidement compliquée…
Sinon, il y a aussi l’option de devenir incollable sur toute l’actualité avec des abonnements aux journaux : quotidiens, hebdomadaires, mensuels, bimensuels, trimestriels,… en bref, c’est l’occasion de préparer « Question pour un champion » ou « Qui veut gagner des millions » au calme.

Pour les plus tenaces, vous pouvez aller quémander des restes de portefeuille abandonnés à certains collègues. C’est un peu la méthode « poubelle de table » qui permet quand même de garder un semblant d’activité – mais pour la dignité, vous y perdrez.
Et pour les plus sportifs, il est possible de reprendre les choré de Beyoncé en alternance avec quelques exercices de Tai Chi. Enfin, si le bureau n’a pas des cloisons vitrées bien sûr, sinon c’est à éviter absolument.

 En bref, l’été c’est leur moment, celui du mini-golf et celui où Brigitte ira rencontrer un autre collègue que moi, tétanisé sur une plage. Le moment où on attend la rentrée.